Asfeld, petit village des Ardennes s’anime tous les deux ans à l’occasion d’un festival unique… dédié à la viole de gambe! Pourquoi Asfeld? C’est l’histoire d’une rencontre… Celle de Christian Weeger, alors secrétaire de la Société Française de Viole de Gambe au début des années 2000 et d’un bâtiment exceptionnel du XVIIème siècle, l’église Saint-Didier d’Asfeld, construite en 1683 suivant le plan d’une viole de gambe, par l’architecte François Romain (son autre chef-d’œuvre est le Pont Royal à Paris …) à la demande du seigneur du lieu, le comte d’Avaux, mélomane fasciné par la viole de gambe. Jean-Louis Charbonnier, directeur artistique du festival depuis sa fondation, raconte avec toujours autant d’émerveillement comment l’architecte a répondu à son commanditaire en s’inspirant à la fois des églises vénitiennes “toutes bruissantes de musique “ et de la viole de Mersenne, imaginant un long péristyle à colonnade à l’entrée du bâtiment pour figurer le cheviller et le manche, un corps de bâtiment épousant la forme de la caisse de l’instrument avec à l’intérieur un entrelacs de galeries autour du chœur (contribuant à son acoustique idéale) et le clocher au centre, rappelant “le bel arrondi de la main du violiste” posé sur le manche… Asfeld est donc devenu depuis près d’un quart de siècle, le rendez-vous incontournable de la communauté des violistes. Et pourtant comme en 2020, les organisateurs ont bien cru être contraints d’annuler la manifestation, cette fois pour cause de canicule… Il faut saluer toutes les chevilles ouvrières du festival, en particulier la commune d’Asfeld et son maire Mme Aline Beaujard, l’Association du Patrimoine d’Asfeld et son président Jean-Marc Briois, et bien entendu Jean-Louis Charbonnier et l’Association Caix d’Hervelois ainsi que la Société Française de Viole de Gambe présidée par Christophe Coin. Par leur engagement, leur professionnalisme …..et leur ténacité, elles ont su faire face aux contraintes climatiques et administratives en aménageant le programme et le déroulement du festival pour accueillir les professionnels de la lutherie, les artistes et le public dans des conditions acceptables pour tous. Et de nouveau, cette édition a pu tenir toutes ses promesses…
Un salon de lutherie toujours bien animé...
Comme à l’accoutumée, l’inauguration du salon de lutherie, le samedi matin, a ouvert les festivités. Luthiers, archetiers et cordiers avaient installé leur stand dans la salle des fêtes de la commune. Coordonné par Guy Bertrand, secrétaire de la Société Française de Viole de Gambe, le salon a permis aux luthiers venus de France, d’Allemagne, de Belgique, des Pays-Bas mais aussi d’Autriche ou d’ Italie, d’exposer leurs instruments et archets et de présenter leur travail. Malgré la canicule, la plupart des exposants inscrits avaient fait le déplacement: Michael Batell (Berlin), Antoine Birckel, Pierre Bohr (Milan), Atelier Cedron et Linos, Dominique Fréguin, Benoît Gervais (Vienne), Jean-Pierre Hemmercyck (Neigem, Belgique), Edward Klose, Julie Petit-Loisel, Atelier Ponticello – Taka Kigawa, Mathieu Pradels, Julia Senjean-Rigaud et Marie Tournoux, Floris-Jan van der Voort (Oss, Pays-Bas), Solange Chivas, Anaïs Farge, Gerhard Landwehr (Wieringen, Pays-Bas), Marion Middenway, Michel Proulx, Olivier Ryder, Arteka store, Serge Claderes.
Durant deux jours, les festivaliers ont pu déambuler dans le salon, admirer et essayer les instruments et archets présentés, échanger avec les professionnels, mais aussi assister à des “sessions d’écoute” organisées par la Société Française de Viole de Gambe, au cours desquelles des violistes professionnels ont joué en partageant et confrontant leurs impressions sur les instruments présentés: des temps d’échanges particulièrement appréciés des amateurs.
La viole de gambe, c’est une vraie communauté … L’hommage rendu en marge du salon de lutherie à Craig Ryder, maître archetier, et Alain Carlier, trésorier de la Société Française de Viole de Gambe, en témoigne. Récemment disparus, ils étaient tous les deux des figures familières du Festival. C’est en musique et en paroles que leur mémoire a été honorée par Olivier Ryder, Lucile Boulanger, Marianne Muller, Marion Middenway, Claire Giardelli, Jean-Louis Charbonnier, Guy Bertrand et Christophe Coin, saluant aussi celle de Jay Bernfeld qui nous a quittés le 24 juin.
Pour la première fois cette année, le Centre de Musique Baroque de Versailles figurait parmi les exposants du salon, pour présenter son travail d’édition dédié à la musique française du Grand Siècle et en particulier l’Anthologie de la viole de gambe à paraître au mois d’octobre dans la collection “Découvertes”. Illustrations en musique à l’appui, une conférence lui a été consacrée au cours de laquelle Louis Castelain, responsable éditorial au CMBV, Marc Dormont en charge de la gravure (mais aussi professeur de viole) et Claire Gautrot, éditrice de cette anthologie (avec cinq autres professeures: Sylvia Abramowicz, Mathilde Hénin, Emmanuelle Guigues, Flore Seube et Ondine Lacorne-Hébrard), ont expliqué les enjeux de cette édition et les options prises pour sa réalisation. Destinée aux jeunes apprentis violistes, comme aux amateurs, elle sera sans aucun doute une référence pédagogique pour l’appropriation du répertoire français.
Les partitions sont déjà en précommande ici : Accueil Boutique | Centre de musique baroque de Versailles
Du Bach en consort... Géant!
Au cœur du festival, le concert du Consort Géant est toujours un moment très attendu. Le programme en est concocté par Jean-Louis Charbonnier plusieurs mois à l’avance. Violistes, flûtistes (et autres souffleurs) et chanteurs de toute la France se procurent la partition éditée pour l’occasion et répètent seuls ou en groupe les pièces proposées. Ils se retrouvent ensuite pour deux sessions de travail sous la direction de Jean-Louis, avant le concert du dimanche après-midi dans le gymnase de la commune. Cette année, ce sont près de 70 exécutants qui ont offert au public une “suite imaginée de Jean Sébastien Bach” , alternant chorals et extraits de la première Suite pour orchestre, agencés et arrangés pour l’occasion par Jean-Louis Charbonnier. Si les fortes chaleurs ont contraint à réduire le temps de répétition et donc le programme donné en concert, la magie a opéré, les festivaliers passant de l’autre côté de la scène, les jeunes générations se mêlant aux plus anciennes, et les musiciens de la région ardennaise à ceux venus de toute la France, pour offrir un beau moment de partage.
Une programmation couvrant dix siècles de musique
Entièrement dédié à la musique contemporaine pour viole soliste ou en consort, le concert du samedi après-midi, carte blanche à Christophe Coin, a réuni autour de lui, Marianne Muller, Lucile Boulanger et ses étudiants du CNSMDP, mais aussi Andreas Linos, Alice Trocellier, et Natalia Timofeeva. Autour de la création d’une œuvre de Clément Pauvert né en 2002, commande de la SFVdG pour le Festival, interprétée par Lucile Boulanger et le consort de sa classe du CNSMDP ( Blandine Daubercies, Céleste Klingelschmitt, Hyérine Lassalle et Théo Mazurie), Christophe Coin, Marianne Muller et Lucile Boulanger ont donné à entendre des pièces pour viole seule de Gyorgy Kurtag, Eric Fischer, Bruno Giner et Claire-Mélanie Sinnhuber, dont ils étaient pour certaines les dédicataires. Le programme était complété par une fantaisie pour cinq violes de Rudolf Sülzenbacher (présent dans le public) et le cycle de miniatures L’ombre d’un doute de Philippe Hersant, interprété par la classe de violes du CNSMDP, Lucile Boulanger ayant confié chaque miniature à un étudiant. Avec ces différentes pièces, on a entendu comment chaque compositeur a cherché à exploiter les possibilités expressives de la viole que ce soit dans les sonorités ou dans la forme des pièces, à la fois inspirées des musiciens du passé et inscrites dans le temps présent. Le public se souviendra aussi longtemps du moment où pendant la pièce de Claire-Mélanie Sinnhuber, La Dame d’onze heures, les cloches de l’église ont sonné l’Angélus à toute volée , invitant Lucile Boulanger à jouer avec elles et à improviser….
Le samedi soir, nous étions transportés dans le siècle d’or espagnol avec le programme “Glosas de Oro” proposé par l’ensemble Barbaroco d’Eliaz Hercelin, réunissant ce soir-là, la mezzo-soprano Emma-Lisa Roux, Claire Gravelines, Hyérine Lassalle, Lukas Schneider, violes, Ilan Hercelin, percussions, Armin Yaldaei Morales, orgue positif. Pendant plus d’une heure, la voix chaleureuse et expressive de la jeune chanteuse a dialogué avec les violes virtuoses des musiciens, qui ont su aussi juste épouser la ligne du chant et ses inflexions, dans un programme puisé aux sources du traité de Diego Ortiz et des cancioneros d’Antonio de Cabezon. Les percusssions d’Ilan Hercelin ponctuant le programme avec subtilité ont ajouté à sa dimension poétique et contribué à l’enchantement du public.
Le dimanche en fin d’après-midi, l’ensemble Obsidienne emmené par Emmanuel Bonnardot, nous invitait à un voyage dans un autre temps, celui des troubadours et de la musique savante du Moyen Âge. Tous les membres de l’ensemble (Florence Jacquemart, Hélène Moreau, Ludovic Montet, Colin, Camille et Emmanuel Bonnardot), sont à la fois chanteurs et polyinstrumentistes. Au fil des ans, avec la complicité de luthiers et facteurs habiles, ils ont fait revivre et se sont approprié l’instrumentarium médiéval, si souvent représenté dans les églises et cathédrales : flûtes, cornemuses, psaltérion, sonnailles, percussions, mais aussi guiterne, citole, corne et cornet, vièle, rebec, tympanon ou chifonie. Dans un spectacle savoureux plein de surprises et empreint de ferveur mais aussi d’humour, ils ont captivé l’auditoire, chacun s’en retournant “le cœur joyeux”, pour reprendre le titre si bien choisi de leur programme.
À l’heure de midi, ce même dimanche, l’ensemble Belombre offrait aux festivaliers d’autres plaisirs… Succombant aux délices de la transcription, Garance Boizot et Louise Bouedo ont récemment adapté pour deux basses de viole et enregistré des pièces du claveciniste Jacques Duphly (1715-1789 !), reprises en première partie de leur programme, la seconde étant dédiée en miroir, à une autre transcription , la 2ème Suite Anglaise de Bach (dont l’enregistrement est également annoncé…), après une respiration très anglaise constituée c de pièces en duo de Matthew Locke. Les deux jeunes musiciennes, très complices, se jouent des difficultés du contrepoint avec engagement et brio, laissant le public sous le charme de la French Touch, titre de leur programme en forme de clin œil!
A la mémoire de Pierre Beaujard
