À l’école du “jouer ensemble”, Ondine Lacorne-Hébrard et la classe de viole du CRR 93 d’Aubervilliers – La Courneuve

Pour ce premier “portrait de classe”, nous sommes allés à la rencontre d’Ondine Lacorne-Hébrard et des élèves de sa classe du Conservatoire à Rayonnement Régional d’Aubervilliers – La Courneuve. Dans un café du XIIIe arrondissement de Paris, au pied de la Butte-aux-Cailles, Ondine nous a raconté son parcours et confié quelles étaient sa vision de l’enseignement et son approche de la pédagogie de la viole. Nous avons ensuite assisté à ses cours et échangé avec ses élèves, petits et grands, venus de tous les horizons. Une leçon d’humanité.

1.Le parcours d’une musicienne à l’insatiable curiosité ...

Un apprentissage précoce de la musique

Je suis née dans une famille de musiciens et j’ai commencé le piano vers trois ans et demi, la lecture musicale au même moment, et le violoncelle vers sept ans.

Au lycée, Ondine suit les cours en horaires aménagés et travaille beaucoup ses deux instruments. Peut-être un peu trop ou trop fort, nous dit-elle. Des tendinites aux deux poignets la contraignent de s’arrêter de jouer pendant plusieurs mois. Elle s’est alors mise au chant avec bonheur. Puis, un jour, alors que chaque tentative de retour au piano ou au violoncelle se soldait par de nouvelles douleurs, sa professeure de musique en classe de terminale, Madame Anselme, l’invite à essayer la viole de gambe, instrument avec peut-être moins de pression due à la nature des cordes en boyaux. Je savais à peine ce que c’était. Je connaissais très peu la musique ancienne, mais je m’amusais déjà à poser mon violoncelle sans pique, à tenir mon archet par en dessous, et ma mère m’avait déjà mise sur la piste du vibrato “ornemental et justement dosé” plutôt que “systématique”. Mon ancien professeur de violoncelle de l’époque m’a avoué plus tard qu’il s’était toujours dit que j’étais une “baroqueuse”… Mes parents, flûtiste, cheffe de chœur et organiste, pratiquaient la musique baroque comme des musiciens qui font tous les répertoires du grégorien au contemporain, mais ils n’étaient pas des spécialistes. Ma prof de lycée m’aurait dit clarinette, claquettes ou quoi que ce soit, je l’aurais fait parce que j’avais ce besoin de musique et de jouer de quelque chose. Ces tendinites qui auraient pu me bloquer, ont été en réalité une incroyable propulsion: découvrir un instrument merveilleux, travailler avec le formidable Tien Shue, musicien médecin, Maître Chi Gong, dont l’intense travail auprès de moi fera la musicienne que je suis aujourd’hui (concentration, mouvement, énergie…), découverte de ces répertoires “anciens” et de leurs interprètes…

Le son de la viole de gambe: une révélation...

Sur la recommandation de sa professeure de lycée, Ondine prend donc contact avec Jonathan Dunford et Sylvia Abramowicz. Ils l’invitent sans hésiter à les rejoindre au stage de musique ancienne qu’ils organisent chaque été au château de Goutelas et qui devait démarrer quelques jours plus tard. Il lui fallait donc trouver un instrument en urgence… Judith Kraft lui prêtera une viole fabriquée quelques années plus tôt. Je suis tombée sur de belles personnes tout de suite…

A peine rentrée chez elle avec cet instrument, la jeune musicienne joue pendant des heures… Les mots employés aujourd’hui par Ondine pour décrire cette première expérience témoignent de sa force, une expérience puissante comme une révélation: cette espèce de son de boyaux… un truc physique, très organique… J’avais l’impression d’entendre des bruits agricoles, comme des tracteurs; pour moi, c’était la nature qui se réveillait dans le son et sous mes doigts parce qu’au violoncelle moderne on n’a pas le contact avec la corde , on n’a pas les doigts sur le crin et alors toutes ces cordes…. C’était vraiment un truc fort, instinctif...

Goutelas et la découverte du monde de la musique ancienne

.À Goutelas, accueillie naturellement avec une grande générosité par Sylvia et Jonathan, Ondine s’initie auprès d’eux, tranquillement, raconte-t-elle, sur une semaine, ils n’ont pas voulu m’inculquer trop de choses précises, mais plutôt un esprit du phrasé, du son … Pendant quelques jours, j’ai fait beaucoup de basse continue sur quatre notes et d’accompagnements simples. . En effet, à Goutelas, il y avait aussi des chanteurs, des flûtistes, des luthistes, et les professeurs étaient Monique Zanetti, Claire Antonini… C’est tout un monde qui s’ouvre pour Ondine: outre le répertoire que j’ai tout de suite adoré, ça parlait de cuisine, de peinture, des autres arts et là tout d’un coup, j’avais l’impression de respirer!

Le parcours de formation: du conservatoire du VIIe arrondissement au CNSMD de Lyon

À la rentrée, Ondine entre dans la classe de viole de Christine Plubeau au conservatoire du VIIe arrondissement de Paris. Elle poursuit le chant, termine ses DEM de piano et de violoncelle moderne tout en suivant un cursus de musicologie à la Sorbonne et des cours de musique Renaissance à Tours…. Plus tard, Ondine ajoutera à sa formation, la direction de chœur, à Pantin. Au conservatoire du VIIe, elle fait beaucoup de musique de chambre au sein du département de musique ancienne avec Élisabeth Joyé, Sébastien Marcq, Hélène d’Yvoire. C’est aussi là qu’elle rencontre Emmanuel Balssa, professeur de violoncelle baroque et de viole de gambe à Versailles: elle est subjuguée par son jeu, la manière dont il fait chanter son instrument. Elle choisit alors de se présenter à Versailles pour son DEM. Pendant deux ans, Emmanuel Balssa sera son professeur. Ondine se rappelle de ses cours avec enthousiasme: une idée de la musique, de l’engagement du corps, de la beauté du son, de la rhétorique dans une grande complicité humaine … Grâce au partenariat existant entre le conservatoire et le CMBV, elle fait ses premières armes à la basse continue en musique française, en participant aux Jeudis Musicaux, en accompagnant les cours, examens et auditions de ses amis chantres tout en bénéficiant des conseils de professeurs remarquables. C’était un bonheur fou de jouer à la Chapelle Royale,de jouer les œuvres qui ont été écrites pour cet endroit, qui y ont résonné... Après le départ d’Emmanuel Balssa pour Barcelone, Ondine suit pendant quelques mois les cours d’Emmanuelle Guigues, puis de Guido Balestracci avant de présenter les concours d’entrée à la Schola Cantorum de Bâle et au CNSMD de Lyon. Admise dans les deux établissements, elle choisit de rester en France et elle entre dans la classe de Marianne Muller.

À “la source des sources”: les années de formation au département de musique ancienne du CNSMD de Lyon.

À Lyon, c’est une nouvelle vie qui démarre… Le département de musique ancienne offre une formation très complète, qui permet d’aller à la source des sources du langage que tous les musiciens occidentaux pratiquent, quel que soit leur répertoire: le chant grégorien, la musique médiévale.

Comme tous les gens qui sont passés par le CNSMD de Lyon, j’ai suivi les cours d’Ars Musica, d’écriture en notes carrées, de la lecture, du chant, de l’improvisation sur les lignes vocales….

Comme elle, ses condisciples étaient souvent éloignés de leur famille, alors ils passaient tous ensemble leur temps au conservatoire à apprendre, à faire de la musique de chambre: il y avait une émulation folle entre des personnes qui n’avaient qu’une seule envie, celle de jouer, de partager … c’était généreux et très cordial. Et puis, ils se retrouvaient aussi sur les quais de Saône pour des moments conviviaux. Ainsi se sont forgés des liens amicaux et professionnels pour la vie.

 

Les leçons de Marianne Muller

L’enseignement de Marianne Muller se caractérisait pour Ondine par un travail en profondeur, partant d’une écoute très respectueuse de ce que l’étudiant proposait. Elle n’était pas là pour imposer ses idées. Marianne parlait du son, de ses inflexions très précises, du sens de la phrase, avec une finesse hors pair du sens de la nuance dans un coup d’archet, de l’expressivité, de la rythmique, non pas métronomique mais sentie, sensible, organique… Sur chaque pièce travaillée, on passait des heures, on allait vraiment au fond des choses.

Il y avait aussi les sessions de consort qui lui tenaient beaucoup à cœur.

L’enseignement: comme une évidence....

L’enseignement a toujours fait partie de la vie d’Ondine. D’abord parce que ses deux parents musiciens sont aussi des enseignants passionnés. Cela a toujours été un sujet à la maison, ça faisait partie du quotidien… Avant de partir à Lyon, je remplaçais déjà mon père ou ses collègues pour des cours de Formation Musicale et de piano … Ensuite, je n’ai plus enseigné pendant trois ans et cela m’a manqué… Parce que je passais mon temps à apprendre, apprendre, apprendre … c’est comme s’il n’y avait pas de vases communicants …. Il me manquait cette sortie d’énergie. Je me suis alors renseignée et j’ai enseigné la FM dans deux écoles à côté de Lyon , ce qui me faisait beaucoup de bien: je m’en donnais à cœur joie avec les enfants. Chanter, sentir les rythmes, leur faire vivre les choses et les faire avancer … j’adorais ça!

Logiquement, licence et master en poche, Ondine décide de rester à Lyon pour passer son CA. Elle retiendra surtout de cette formation, les deux stages effectués dans la classe d’Emmanuelle Guigues au conservatoire de Villeurbanne. C’était une classe complète, enfants, ados, adultes, au sein d’un département de musique ancienne très vivant et innovant. Les enfants apprenaient tous un instrument harmonique, harpe, clavecin, viole ou luth, et un instrument mélodique, et ils suivaient une formation musicale propre à la musique ancienne. Ils avaient un livret commun avec les mêmes morceaux du point de vue de la basse et du point de vue du dessus, et ils tournaient avec les instruments, jouant ensemble en alternant leurs rôles. Ce cursus appelé La Petite Bande m’a beaucoup inspirée: c’est un modèle très formateur. Très tôt, les enfants se débrouillaient très bien avec la clé de fa, la clé de sol, l’instrument du dessus et l’instrument de basse, sur les mêmes pièces . Ils développaient une compréhension tout à fait globale des pièces et du langage musical “ancien.” De retour à Paris, en juin 2017, Ondine enseigne la viole au CRD de Cachan, puis au CRR d’ Aubervilliers- La Courneuve et enfin, au CRR de Caen, cumulant ces trois classes avec de nombreux concerts et l’arrivée d’un bébé en 2020 … Une période complexe et fragilisante: les congés maternité sont encore actuellement une zone à risque pour les femmes non titulaires, où la bienveillance et même le respect de la légalité ne sont pas toujours acquis. Aujourd’hui Ondine a trouvé l’équilibre entre les concerts, la pédagogie et la parentalité, n’ayant gardé s’agissant de l’enseignement, que la classe d’Aubervilliers, après avoir réussi le concours de la fonction publique (PEA).

2. La classe de viole du CRR d’Aubervilliers - La Courneuve: une classe intergénérationnelle, multiculturelle et solidaire.

Le Conservatoire à Rayonnement Régional d’Aubervilliers-La Courneuve a été fondé il y a maintenant plus de cinquante ans par la fusion des écoles municipales de musique des communes d’Aubervilliers et de La Courneuve, avec “l’ambition d’installer au sein d’un territoire singulier un établissement d’excellence, transmettant au plus grand nombre la passion de la musique, du théâtre et de la danse au travers de cursus adaptés à chacun, des premiers pas de l’apprentissage jusqu’au niveau professionnel”. Depuis 2023, il porte le nom de l’un de ses initiateurs, Jack Ralite (1928-2017), maire honoraire d’Aubervilliers, ancien ministre et sénateur de la Seine-Saint-Denis. L’établissement qui compte aujourd’hui 1500 élèves, est dirigé depuis 2015 par le chef d’orchestre et compositeur d’origine russe Alexandre Grandé.

Ondine apprécie particulièrement les conditions dans lesquelles elle peut enseigner dans cet établissement, fondées sur la confiance de la direction, le respect et l’espace de liberté qu’elle offre aux professeurs qui peuvent se rencontrer, partager leurs idées. La direction du conservatoire et l’équipe administrative œuvrent comme des facilitateurs de projets, évitant les lourdeurs administratives pratiquées dans d’autres établissements. Ondine souligne aussi la souplesse offerte pour déplacer des cours pendant les périodes de concerts, car si tous les conservatoires souhaitent avoir des professeurs « qui jouent », la rigidité sur ce point de certains établissements est un vrai obstacle. Je suis vraiment reconnaissante à  cette équipe qui oeuvre auprès de nous avec beaucoup de professionnalisme et de bienveillance : Sébastien Petitjean et  Raphaël Souyris qui secondent Alexandre Grandé, ainsi que Léa Barbier, Florence Benoist, Victor Di Sabatino, Stanislas Kasprzack, Soraya Terki, avec à la régie Christophe, Paul et Natacha. 

Quand Ondine a repris la classe en 2018 , il y avait cinq élèves. Elle en compte aujourd’hui douze, de 8 à 60 ans, du premier au cycle de DEM et CPES. Le recrutement se fait par le bouche à oreille et pour les enfants, par les portes ouvertes organisées par le conservatoire au mois de septembre: chaque professeur est dans sa salle et présente son instrument, et les enfants vont d’une salle à l’autre pour choisir un instrument… ou un professeur!

Dès le début, Ondine fait entrer les parents dans le jeu: on est en lien. La confiance est essentielle. Nous communiquons naturellement. S’ils souhaitent assister aux cours, ils le peuvent et cela fait un bon relais pour le travail à la maison. Les enfants ont bien sûr leurs moments sans les parents: c’est aussi très important. La classe est donc très complète , avec douze heures d’enseignement, incluant des heures hebdomadaires de consorts pour tous les niveaux. Pour Ondine, cette intégration de la pratique collective dans son enseignement est particulièrement importante. Le consort, c’est la viole. Cela n’est pas un “à côté”. Développer sa pratique du consort, fait partie de l’apprentissage de l’ instrument. Le répertoire est sublime et les élèves apprennent à jouer les différentes tailles de violes. La direction du conservatoire en a été rapidement convaincue et a donc accepté d’augmenter le nombre d’heures d’enseignement peu à peu, pour intégrer cet apprentissage du jeu collectif, à côté des cours individuels de 45 minutes dès la fin du premier cycle, à une heure dès le milieu du second cycle. Trois consorts ont ainsi été constitués au sein de la classe, pour jouer le répertoire, mais aussi apprendre à improviser sur des basses obstinées. Aujourd’hui, les élèves en cours de premier cycle savent placer leurs tierces et leurs quintes sur ces lignes de basse…

Souvent, ils assistent aux cours des uns et des autres. Ils s’accompagnent à tour de rôle. Si je choisis une pièce à deux voix, je sais qui pourra jouer avec untel et à quelle heure ils seront disponibles pour jouer ensemble. J’estime que leur progression individuelle est complètement liée à une progression collective. En tous cas, je travaille dans ce sens. Ils n’avancent pas les uns sans les autres, bien qu’ils aient des rythmes d’apprentissage différents, et ils développent chacun leurs propres exigences, qu’ils apprennent à pousser toujours plus loin. Il y a aussi un réel échange au sein du département de musique ancienne, coordonné par Guillaume Humbrecht  (professeur de violon) avec  les classes de basse continue (Pierre Cazes), flûte à bec (Françoise Defours), contrebasse (Jean-Christophe Deleforge), chant (Claire Lefilliâtre), basson (Jérémie Papasergio), hautbois (Nathalie Petibon), et les très précieux clavecinistes accompagnateurs, Takahisa Aida et Roberta Tagarelli .   L’importance donnée à la musique de chambre est le fruit d’une vraie volonté de la direction du conservatoire et du département de musique ancienne.

Au-delà du jeu, ce sens du collectif, la solidarité entre les élèves et entre les générations font partie de l’esprit qu’Ondine a souhaité insuffler à sa classe : je fais rentrer les petits en équipe et je les fais grandir ensemble… Ils entrent immédiatement dans une classe à égalité humaine avec les grands niveaux. Ensuite, elle veille à ce que tout le monde joue régulièrement aux auditions, y compris les petits lors des auditions du département de musique ancienne du conservatoire. Cela permet aux plus jeunes et à leurs parents d’entendre des élèves plus avancés, de découvrir d’autres instruments et de se rendre compte de ce vers quoi ils peuvent tendre. Cela permet aussi aux plus grands de se souvenir d’où ils viennent . Elle aime aussi mettre en relation les différentes générations, comme un parrainage, quand elle charge par exemple les plus grands de l’accord des violes des plus petits… il y a quelque chose qui circule entre tous ces âges, toutes ces personnalités. Pour moi, c’est un petit monde en soi. C’est un peu l’identité de la classe… Ils avancent de concert et je sais qu’ils sont attentifs aux progrès des uns et des autres, ils ne sont pas rivaux. Je crois que c’est une classe heureuse et sereine.

Le mercredi, c’est le jour des enfants...

Une grande baie vitrée laisse entrer le franc soleil de ce début de printemps. Au sol, une estrade en bois, propice à la résonance des instruments anciens, au mur la reproduction en grand format des Avertissements des cinq Livres pour viole de Marin Marais: il n’y a pas de doute, c’est bien ici la classe de viole!

Le mercredi, c’est le jour des enfants. Elles sont cinq filles, de 8 à 14 ans. En premier cycle, elles ont entre dix-huit mois et cinq ans de viole. Les plus jeunes jouent du dessus, les adolescentes de la basse ou du dessus. Et pendant près de cinq heures, il n’y a pas de temps mort… Les cours individuels s’enchaînent avec la pratique collective à deux, trois ou quatre instruments, en cordes pincées ou à l’archet, en chantant, en improvisant. Dans l’après-midi, trois jeunes musiciens viendront se joindre aux violistes, Louis à la contrebasse et au violon, Saïda puis Christina . Tour à tour, selon les pièces, chacun apprend à donner le départ, dans la respiration. Ondine accompagne, questionne, travaille sur l’écoute, la qualité du son avec une grande attention à la posture mais aussi à la justesse. Le recours au chant permet d’ancrer les choses, de mémoriser les notes et les intervalles. Pour chacune, Ondine complète “un cahier de devoirs” où sont consignées les pièces à travailler, mais aussi ce sur quoi l’élève doit porter son attention dans la semaine à venir qu’il s’agisse de la posture, du son ou d’un élément de solfège, rythme ou apprentissage de la lecture…

« La viole, ça fait une très jolie musique… C’est un peu comme un oiseau qui s’envole, qui peut battre des ailes plus ou moins fort, qui peut se laisser aller…” Rose, 11 ans

“ Ce qui me plaît dans la viole, c’est le son et la musique . Le son de la viole, c’est doux, joyeux, parfois un peu mélancolique”.

Hamsiha, 14 ans

“J’aime beaucoup la basse, il y a des notes super graves et des notes super aiguës. Je trouve ça super beau!” 

Ashani, 14 ans

“J’aime bien quand on joue tous ensemble.”

Mouizare. 8 ans

“J’aime bien le son de l’archet. Je préfère jouer avec les autres parce que ça fait un joli son.”

Lilya, 9 ans

... le mardi, le jour des ados et des adultes!

Le CRR d’Aubervilliers – La Courneuve accueille les adultes pour des cursus classiques diplômants ou des cursus personnalisés en fonction des besoins et attentes de chacun. Cette souplesse n’est pas offerte dans tous les établissements. Elle est pourtant précieuse, en particulier pour la viole de gambe, qui constitue encore souvent “le deuxième instrument” de musiciens déjà expérimentés, voire professionnels. Lily ,17 ans, et Bluma Shu, 18 ans, ont débuté la viole il y a une dizaine d’années, et poursuivent un cursus classique, alors que Aik Shin, Paul, Dominique, Volodia et Elizabeth sont tous des musiciens déjà expérimentés: violoniste, violoncelliste, contrebassiste, pianiste, compositrice ou guitariste professionnels. Ils ont débuté l’apprentissage de la viole il y a quatre ans, ou seulement quelques mois. Ondine s’adresse donc à de jeunes collègues qui sont aussi pour certains des enseignants… Le lien qu’elle tisse avec eux , on le perçoit bien pendant le cours, est fondé sur un grand respect mutuel, la confiance et aussi un niveau d’exigence élevé. La beauté du son et le travail sur la posture sont comme avec les plus jeunes au cœur de l’apprentissage, en mettant bien sûr en œuvre d’autres leviers comme l’attention à l’articulation, la compréhension de la structure harmonique et rythmique d’une pièce. Ondine invite ainsi ses étudiants réunis en consort , à penser chanteur et à veiller à la lisibilité du discours. Le trio de Marin Marais travaillé cette après-midi là sera repris plusieurs fois pour trouver l’articulation juste et l’équilibre entre les voix…

« La viole, c’est entre le violon et le violoncelle. C’est équilibré, ça apaise…” 

Lily, 17 ans

 “Je me suis posé la question:  comme Français, dans la musique savante, quel est notre héritage? …Et je me suis mis à la viole!“

“Avec la viole, la moindre inflexion a son importance. C’est un instrument polyvalent qui peut faire énormément de choses, c’est l’instrument ultime!” 

Volodia, contrebassiste et guitariste

“ J’étais attirée par le son un peu nasillard de la viole, le côté hautbois, double anche.”

Elizabeth, pianiste, compositrice, professeur de FM

“Le violoncelle est un instrument concret, solaire; la viole est un instrument plus rêveur, du côté de la nuit… Il faut trouver la liberté corporelle qui permet juste de faire résonner l’instrument.”

Paul, violoncelliste.

La viole, c’est un peu orienté comme état d’esprit… ça n’est pas pour quelqu’un qui veut en mettre plein la vue… ”“Marin Marais, ça me rappelle la musique contemporaine… par le nombre des indications!”

Dominique, violoncelliste

“C’est tellement essentiel la viole de gambe… le son que génère l’instrument peut toucher tout le monde. C’est un instrument d’une grande profondeur. Il résonne à l’intérieur de nous, il y a une forme de thérapie et de travail sur soi. Il fait aussi ressentir des vibrations très profondes quand on joue avec les autres, il permet une écoute extrêmement fine de chacun. On peut tous jouer ensemble même avec des niveaux différents… et même en famille. La viole de gambe, c’est une autre manière de penser la musique, de percevoir le son, ensemble”.

Bluma Shu, étudiante

3. Une pédagogie ouverte et inventive

De la beauté du son

En abordant le sujet de la pédagogie et la spécificité de son enseignement, la beauté du son apparaît chez Ondine comme centrale. Il ne s’agit pas pour elle du résultat mais bien du point de départ… C’est le son de la viole de gambe qui l’a captivée dès son premier contact avec l’instrument. C’est le son produit par ses professeurs, en particulier Emmanuel Balssa et Marianne Muller, qui l’ont inspirée. Pour moi, c’était d’une volupté, d’une finesse, d’une profondeur et d’une qualité de précision d’intention … que ça ne peut pas être autrement: c’est l’identité de la viole.

Alors, Ondine cultive chez ses élèves l’envie d’avoir un beau son. Souvent, on l’a vu, elle les interroge sur ce qu’ils viennent de jouer: as-tu aimé ce que tu as fait? Non, je n’ai pas trop aimé… et bien refaisons… Joue comme tu aimes le son de ton instrument! En général, dit-elle, il suffit d’une phrase, d’un mot, d’une intention et cela n’a plus rien à voir… Cela n’est pas forcément une question d’exigence, mais c’est une question d’amour, l’amour du son qu’on a envie de faire et ça, c’est assez motivant …

De la posture

Alors, dans son enseignement, Ondine ne sépare jamais le travail technique de la musique… Pour moi, il n’y a pas de séparation entre les deux . L’expression d’un sentiment ou une intention musicale et la sensation physique du geste sont intrinsèquement liées. Si on fait de la technique pour elle même, cela ne s’ancre pas . À chaque instant d’une gamme, il y a un mouvement, un chemin harmonique, une couleur et c’est cela même qui va motiver un geste technique. C’est la même chose avec tout motif musical du répertoire. J’ai la sensation qu’on ne mémorise pas s’il n’y a pas une émotion qui va avec… c’est le cœur qui mémorise.

Tout passe par la prise de conscience d’une certaine posture à la fois physique et mentale que l’on trouve dans la pratique des arts martiaux, une posture qui combine concentration et disponibilité, tonus et souplesse. Cette posture appliquée à l’apprentissage de l’instrument, signifie qu’on peut être concentré sur quelque chose de difficile, tout en gardant une respiration libre et une disponibilité. Cette posture qui pour Ondine est peut-être le cœur des choses, permet une écoute de la musique en profondeur. Elle se souvient des leçons de Pierre Hamon en musique médiévale au cours desquelles les gammes étaient travaillées avec un bourdon indien pour prendre conscience de la sensation que provoque chaque intervalle, de l’expressivité de chaque note et pour se rendre compte qu’un unisson, une seconde, une tierce, ce sont trois planètes différentes. Une fois que l’on a bien expérimenté ça en faisant des gammes chez soi sans s’ennuyer, avec toujours cette question de tonus et de disponibilité, alors là ça ouvre les oreilles et après on ne joue pas du tout de la même manière une mélodie, un Marin Marais ou Bach… Ca va devenir très sensible. Et la beauté du son va passer par ces inflexions, ces couleurs de la gamme, des modes.

Question de méthodes

La viole de gambe par son histoire, ses influences, a développé la particularité de réunir différentes pratiques. Sa parenté avec les instruments à cordes pincées est extrêmement importante et sa pratique du jeu harmonique est évidente, associées à son héritage donné par la vièle, celui du jeu mélodique, tout proche du chant. Si l’on souhaite actuellement aborder la viole dans son entièreté il faut en explorer ses nombreuses facettes: répertoire solo, consort, jouer les différentes tailles de viole, basse continue, ornementation, diminutions, improvisation sur des codes anciens et improvisation libre, jeu en accords, lecture des tablatures, lyra-way ( accorder la viole différemment) musique de chambre, s’accompagner à la viole en chantant; ajouté à cela toute l’ouverture que lui offre aujourd’hui le répertoire contemporain. Le temps de cours au conservatoire manque évidemment pour aller en profondeur sur chacun de ces aspects, mais nous arrivons à quasiment tout aborder sur un cursus complet.

La culture moderne de l’enseignement de la viole est relativement récent. Il n’y a pas comme pour les instruments modernes, par exemple le violoncelle, des “écoles” auxquelles se rattacher, des méthodes avec des cahiers d’exercices, si l’on excepte bien sûr les traités anciens. Depuis quelques années, des méthodes modernes sont apparues sur le marché. Ondine utilise depuis un an la méthode de Françoise Enock: le répertoire choisi est très beau et abordable, l’apprentissage de la clé d’ut est très bien amené, ainsi que la tablature, la lecture sur fac-similé, les pièces pour deux et trois violes ou encore pour le consort. Elle aime aussi se référer aux fascicules de Jean-Louis Charbonnier dédiés à l’apprentissage de la tablature et de l’improvisation, et aussi à ses recueils de musique de chambre. Pour les petits débutants , la méthode de découverte du dessus est parfaite. L’apprentissage se fait aussi bien sûr avec le répertoire travaillé. D’ailleurs, le CMBV a mis cette année la viole à l’honneur puisqu’il lui consacre trois volumes progressifs contenant du répertoire baroque français, pièces sélectionnées par six professeures dont je fais partie. Avec Flore Seube, professeure au CRR de Bordeaux, nous avons travaillé sur le dernier volet et avons déniché quelques pépites…

En pratique...

Ondine n’ a abordé la viole qu’à l’âge de 18 ans. Elle doit donc inventer pour les enfants et adolescents quelque chose qu’elle n’a pas reçu elle-même… Elle expérimente beaucoup de choses, fait des essais: j’apprends beaucoup, j’apprends tout le temps! nous confie-t-elle.

Dans ses cours, on l’a vu, elle fait la part belle au chant, à l’improvisation … J’ai une grande tendresse pour le solfège, nous dit-elle, rythmé, chanté; c’est essentiel de savoir où l’on se situe dans la mesure, connaître les intervalles… J’ai la chance à Aubervilliers d’avoir une grande salle de cours, très lumineuse, avec une grande estrade en bois, très adaptée pour travailler le son et se mouvoir … et mes élèves peuvent ces paramètres et marchent… en chantant!

Il y a aussi le travail de la mémoire…. On revient à cette question centrale de disponibilité et de concentration, nous dit-elle. Je fais des jeux de mémorisation, mais qui ne sont jamais figés: on répète un motif en choisissant de changer un paramètre, par exemple un rythme, une nuance, une note, une intention. C’est très important de développer une mémoire riche et mobile. L’idée n’est pas d’apprendre son morceau par cœur pour le réciter parfaitement, non, c’est d’avoir, dans le cadre que sont la partition et nos connaissances musicologiques, c’est d’avoir une matière qu’on peut étirer à l’extrême, qu’on connaît tellement bien qu’on peut complètement se l’approprier et avoir ainsi son interprétation … du moment! Car on n’est jamais tout à fait la même personne  aujourd’hui qu’hier et  demain. C’est une recherche nécessaire et une réelle exigence que d’augmenter sans relâche notre palette expressive, c’est gagner en pouvoir de parole. L’art permet cela.

Surmonter un blocage, c’est aussi une question de mobilité. Si je vois quelqu’un jouer avec une épaule trop haute, je n’ai pas envie de seulement dire “baisse ton épaule” car elle va se retrouver bloquée en bas… mais c’est rendre de la mobilité pour que peu à peu elle s’assouplisse et trouve sa propre place. C’est parfois en jouant avec le défaut : j’utilise le geste parasite, on tourne autour, ça peut passer par l’accentuer pour que déjà ça bouge et qu’on retrouve de la souplesse… on transforme “le mauvais geste” de départ qui s’atténue et laisse place à une autre posture. C’est ça, rester mobile. Cette approche, je la dois à ma mère, formidable pédagogue.

Enseigner: une mission sacrée

L’enseignement a toujours fait partie de la vie d’Ondine, et dans sa vie de musicienne, elle n’imagine pas ne pas enseigner. J’aime ce lien profondément, la confiance qu’on s’accorde mutuellement. Le contact avec les jeunes, avec les enfants… les enfants qui viennent faire de la viole de gambe ou tout autre instrument, c’est un miracle! . Il y a quelque chose de sacré dans l’envie d’apprendre quelque chose qui n’est pas si facile, la musique. Aujourd’hui, c’est un défi pour un enfant comme pour un adulte d’être chez lui seul et d’avoir l’ envie et la discipline de pratiquer son instrument plutôt que de jouer sur son téléphone portable. Et ça, c’est tellement sacré qu’il faut absolument l’encourager et le développer. C’est une responsabilité que j’aime prendre.

Pour moi un cours, cela n’est jamais neutre…l’enseignement, c’est jamais neutre, c’est faire grandir, donner un pouvoir d’expression, partager une façon d’exister au monde, et pour l’élève comme pour le professeur, ouvrir un espace de liberté.

Nous remercions chaleureusement Ondine de nous avoir ouvert les portes de sa classe et d’avoir partagé sa vision de l’enseignement de la viole. Nous remercions aussi chaleureusement tous les élèves de la classe pour leur accueil durant nos deux journées d’observation, et bien sûr Alexandre Grandé, Directeur du conservatoire d’Aubervilliers – La Courneuve  qui a rendu cela possible.

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