Tous les deux ans, c’est devenu un évènement incontournable: à l’invitation de Jean-Christophe Revel, directeur du Département de Musique Ancienne, en partenariat avec la Société Française de Viole de Gambe et de l’Association Caix d’Hervelois, luthiers, professeurs, élèves, musiciens professionnels et amateurs se donnent rendez-vous au CRR Ida Rubinstein pour célébrer leur instrument de prédilection, la viole de gambe! Cette année “La Viola Bastarda” était mise à l’honneur. Récit
1. Les luthiers font salon
Installé cette année au troisième étage du conservatoire dans une salle de répétition dotée de gradins, permettant une belle mise en valeur des instruments, le salon des luthiers a réuni une quinzaine d’exposants, luthiers et archetiers venus de France et d’Italie. De très beaux instruments et archets ont pu être admirés par les visiteurs et essayés par les violistes venus en nombre. C’était aussi l’occasion pour les professionnels de se retrouver, d’échanger sur leurs pratiques et les conditions d’exercice de leur métier.
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2. Les professeurs en conférence
Table ronde
Vendredi matin, une quinzaine de professeurs de viole étaient réunis autour de Jean-Louis Charbonnier pour une table ronde sur les enjeux actuels de l’enseignement de la viole. Grâce à la présence de Jordi Comellas, professeur au conservatoire de San Lorenzo de l’Escorial (Madrid), les participants ont pu aussi avoir un éclairage sur l’enseignement de la viole hors de France.
La discussion a porté principalement sur les thématiques suivantes:
– Le recrutement de jeunes élèves et le maintien de leur motivation: journées portes ouvertes, musique d’ensemble, transcriptions de musiques d’aujourd’hui sont des leviers utilisés… La solution originale de “la petite bande” mise en place au conservatoire de Villeurbanne est également évoquée: elle permet aux enfants d’’apprendre en parallèle un instrument mélodique et un instrument harmonique et de pratiquer tour à tout les deux instruments en ensemble sur les mêmes pièces.
– La pratique collective: selon les conservatoires, le nombre d’heures d’enseignement et le nombre d’élèves, les pratiques collectives, notamment en formation consort, sont plus ou moins développées, alors que chacun s’accorde à dire qu’elles font partie intégrante de l’apprentissage de le viole.
– Le parc instrumental des conservatoires et la location ou prêt d’instruments: certains professeurs rencontrent des difficultés pour obtenir de leur structure, des budgets d’acquisition d’instruments. Or, la viole de gambe, comparativement à d’autres, est un instrument coûteux. Cela peut être un frein au choix de cet instrument. Les associations des parents d’élèves peuvent apporter une aide. Par ailleurs, les instruments peuvent être mal entretenus. Les sessions organisées avec des luthiers pour donner des conseils sur l’entretien de la viole sont utiles et appréciées.
– La pratique amateur, après le conservatoire: il existe quelques ateliers de musique ancienne permettant aux amateurs adultes de continuer à pratiquer. En revanche, il semble qu’aucune structure permanente, mis à part le conservatoire de Saint-Cloud, ne propose une pratique de consort encadrée et dédiée aux adultes amateurs.
– L’enseignement par visioconférence : certains professeurs indiquent que cela peut être une solution pour certains adultes amateurs qui n’ont pas le temps de se déplacer ou n’ont pas de professeur à proximité, et qui sans cette solution de la visio ne pourraient apprendre qu’en autodidacte. Les professeurs sont unanimes sur le fait que cette pratique ne doit en aucun cas franchir la porte des conservatoires…
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Anthologie de la viole de gambe à paraître aux éditions du Centre de Musique Baroque de Versailles.
A l’invitation de la Société Française de Viole de Gambe, Louis Castelain, responsable éditorial du CMBV a présenté en avant-première l’Anthologie de la Viole de Gambe à paraître prochainement dans la collection pédagogique Découvertes. Dédiée bien entendue à la musique française, cette anthologie comprendra trois volumes suivant une difficulté progressive. Chaque volume est doté de trois iconographies et d’un appareil critique permettant d’appréhender les sources, le contexte historique de composition des œuvres, et d’aborder les questions d’interprétation et de technique instrumentale, notamment dans l’exécution de l’ornementation. Six professeures ont été associées à ce travail d’édition pour sélectionner les pièces : Sylvia Abramowicz, Claire Gautrot, Emmanuelle Guigues, Mathilde Hénin, Ondine Lacorne-Hébrard, Flore Seube. Les trois professeures présentes ce samedi matin (Emmanuelle Guigues, Flore Seube et Claire Gautrot) ont expliqué ce qui a guidé leur travail et le choix des pièces. S’agissant du répertoire, des œuvres inconnues côtoient des grandes pièces du répertoire, l’objectif étant “d’ouvrir l’appétit”. Pour graduer la difficulté, une attention particulière a notamment été prêtée aux tonalités. Les trois volumes comprendront des œuvres pour viole solo, pour des ensembles de trois ou quatre violes, ou encore pour viole et basse continue.



3. Les mystères de la Viola Bastarda
La Viola Bastarda était donc la vedette, pour ne pas dire “la reine” de ces deux journées. Quatre conférences très suivies ont permis d’en savoir un peu plus sur cet instrument particulièrement en vogue en Italie à la fin du XVIe siècle, permettant à la fois au musicien la plus grande virtuosité dans tous les registres et l’improvisation d’un contrepoint raffiné dans l’accompagnement de madrigaux. Les luthiers Pascal Rüegger (Paris) et Pierre Bohr (Milan) ont chacun détaillé leurs travaux de recherche, leurs questionnements et tâtonnements pour parvenir à la reconstruction d’un instrument Renaissance, le premier sur la commande du CRR et de Guido Balestracci avec la viole Garofalo réalisée à partir d’un tableau de 1533 (à terme, c’est tout un consort Renaissance qui sera réalisé pour le CRR), le second dans le cadre d’un projet de la Schola Cantorum de Bâle avec Paolo Pandolfo. Guido Balestracci a joué sur la viole “Garofalo” tout juste sortie de l’atelier de Pascal Rüegger avec une expérience réalisée en direct: jouer avec l’âme posée, puis sans elle, ce qui a permis de faire entendre deux qualités de son bien caractérisées, entre profondeur et clarté. Cette viole comme celle de Pierre Bohr, exposées pendant tout le salon, ont pu être essayées par les violistes qui le souhaitaient. Mimmo Perrufo (Vicence) (avec Guido Balestracci pour la traduction) a présenté une synthèse de ses recherches sur les cordes utilisées à la Renaissance et à l’époque baroque. Enfin du côté de la pratique musicale, Martin Bauer a montré comment la viola bastarda pouvait être utilisée comme instrument d’accompagnement improvisé dans l’interprétation des madrigaux, les “standards” de l’époque.



4. Ariane, la pionnière
Dès le début des années 1980, Ariane Maurette, flûtiste à bec et violiste, formée auprès de Jordi Savall à la Schola Cantorum de Bâle où elle deviendra professeur (ainsi qu’au CNSMD de Paris où elle créera la classe de viole), s’est intéressée à ce répertoire italien, foisonnant et virtuose, de la fin de la Renaissance et du début du baroque, typique de la viola Bastarda. Pendant plus de trente ans, Caroline Howald a joué en duo avec elle et à l’occasion de ces deux journées, elle a souhaité rappeler la démarche de pionnière d’Ariane Maurette dans ce répertoire. En 1984, elle enregistrait le disque “Selva de varii passaggi” sur une viole construite sur un modèle du luthier vénitien Ciciliano (XVIe siècle), conservée au Kunsthistorisches Museum de Vienne présentée en séance par Caroline qui avait prévu de faire entendre deux courts extraits de ce disque, partitions à l’appui , distribuées aux auditeurs présents.


5. Les classes en consort
Durant les deux jours, une trentaine de jeunes violistes, élèves du premier au troisième cycle, issus des différents conservatoires de Paris et de l’Île-de-France, se sont produits en formation de musique de chambre ou en consort. On a ainsi pu entendre, dans un répertoire très varié, les classes d’Emmanuelle Guigues (Conservatoires municipaux des 6e et 14e arrondissements de Paris) Nima Ben David (Conservatoire à Rayonnement Régional de Boulogne-Billancourt), Garance Boizot (Conservatoire municipal du 7e arrondissement de Paris), Ondine Lacorne-Hébrard (Conservatoire à Rayonnement Régional 93 – Aubervilliers La Courneuve), Caroline Howald et Guido Balestracci (Conservatoire à Rayonnement Régional Ida Rubinstein, Paris). De jeunes élèves du conservatoire de Séville (professeure Viviana Gonzalez Careaga) ont aussi été invités à s’associer au consort de la classe de Caroline Howald, pour une pièce emblématique: l’Espanoleta d’Antonio Martin y Coll.






6. Hommages
Craig Ryder, maître archetier
Encore un moment fort que l’hommage à Craig Ryder, rendu par son fils Olivier : c’est d’abord l’esprit de famille qui animait Craig dont la douceur et le feu sacré continueront d’inspirer toute la communauté de la viole de gambe. Marianne Muller lui a dédié l’emblématique Captain Humes Pavan, puis Jean-Louis Charbonnier et Claire Giardelli, avec la participation de Marie Guillaumy et Baptiste Reboul, ont repris la transcription du choral de Bach Ich ruf zu dir (BWV 639) qui avait réuni de nombreux musiciens lors des obsèques de Craig au Père Lachaise le 2 janvier dernier.



Pierre Jaquier dit Mathias, maître luthier
Dans l’atelier parisien…
Rappelant que la fabrication des instruments du film Tous les matins du monde avait été confiée à Pierre Jaquier, Jean-Louis Charbonnier a d’abord présenté un échantillon du trésor patrimonial que constituent les nombreuses photographies prises par Jean-Paul Dumontier dans l’atelier de Mathias : focus sur les gestes du luthier, derniers réglages, ouvrages emblématiques comme “les planètes” destinées à la classe du CNSMD de Lyon…

…et les carnets de Cucuron
En visio depuis Nice, Christophe Coin a présenté les Carnets d’atelier de Pierre Jaquier dans la perspective de leur publication sur le site de la Société Française de Viole de Gambe. Marieke Bodart, la dernière élève de Mathias à Cucuron, qui a repris son atelier après sa disparition en 2010, souhaite aujourd’hui les mettre à la disposition des connaisseurs et des amateurs curieux. Il s’agit de trois cahiers reliés à petits carreaux de deux cents pages chacun, véritable journal de bord d’un érudit méticuleux retraçant quinze à vingt ans de travail à Cucuron, dans le Luberon : se succèdent pêle-mêle précisions et relevés techniques (repérages, cotes et notes sur des instruments de musées), idées et projets, conversations privées. Faut-il les reproduire tels quels dans leur intégralité (avec un index), les classer par chapitres (mais il y a des choses inclassables…), les publier en feuilleton, ne retenir que des pages choisies ? La question reste ouverte, l’essentiel étant de restituer fidèlement l’héritage d’un personnage hors norme.

7. La Viola Bastarda en concert
A la fin de la première journée, Jean-Christophe Revel invitait les visiteurs à se rendre dans la belle salle d’orgue Olivier Alain, aux gradins élevés en demi-cercle autour de la scène, formant un écrin particulièrement adapté au programme intitulé “Alla bastarda: passaggi, grounds, glosas…” offert par Guido Balestracci et son ami et complice le luthiste barcelonais Xavier Diaz Latorre. Pendant plus d’une heure, les deux musiciens ont montré, dans des pièces d’une grande complexité, comment la virtuosité pouvait se parer d’aisance et d’élégance, avec un art consommé de la sprezzatura, vertu essentielle du gentilhomme au XVIe siècle selon Baldassare Castiglione, auteur du Livre du courtisan (1528) cité par Guido Balestracci, définie comme le fait “d’user en toutes choses d’une certaine nonchalance, qui cache l’artifice, et qui montre ce qu’on fait comme s’il était venu sans peine et quasi sans y penser”.




