Sur la route de Bâle…

Rencontre avec Julia Senjean-Rigaud et Marie Tournoux, luthières à Rupt-sur-Saône.

La nature est une vraie source d’inspiration; on est à la campagne aussi pour ça, le végétal qu’on a toujours sculpté ou marqueté sur nos instruments. On est dans la même lignée que les maîtres d’autrefois qui sculptaient, peignaient, marquetaient des végétaux, et on continue à regarder ce qu’on a autour de nous pour s’en inspirer (J).

 

     

Nous sommes allés à la rencontre de Julia et Marie, installées depuis un peu plus de trois ans non loin de Vesoul, à Rupt-sur-Saône. Dominé par trois collines surmontées chacune d’un édifice remarquable, un donjon du XIIIe siècle, un clocher comtois du XVIIIe et les vestiges d’un couvent, ce petit village d’une centaine d’habitants se trouve à l’écart de la Nationale 19 Paris Bâle, tout un symbole…

On est arrivées ici plus pour des raisons familiales que professionnelles. Pour notre travail, on aurait pu s’installer à plein d’endroits différents. Mais c’est un bon carrefour, un bon emplacement au niveau géographique, on est plus tournées vers l’Europe que lorsque nous travaillions à Angers par exemple. On n’est pas loin de notre marchand de bois à Fertans, pas loin d’autres collègues, pas loin de l’école de Mirecourt à laquelle on est toujours attachées. Finalement, c’est un lieu avec beaucoup d’attraits professionnels (M).

De Mirecourt à Rupt-sur-Saône, en passant par Angers… 

C’est en effet à Angers, qu’en sortant de l’École Nationale de Lutherie de Mirecourt, les deux luthières ont poursuivi leur apprentissage dans différents ateliers dédiés au quatuor pour y pratiquer l’entretien, les réparations, la location, et apprendre toutes les choses comme la gestion d’atelier qu’on n’apprend pas forcément à l’école, qui est axée sur la fabrication (J). Il y a un gros pôle de lutherie à Angers, une grande tradition de fabrication d’instruments de bonne facture, et pas mal de luthiers qui en ont formé d’autres, comme François Denis qui a écrit un traité de lutherie. Il a travaillé sur le tracé des instruments par les luthiers de l’époque qu’on admire et qu’on copie tous aujourd’hui (M).

Il se trouve qu’à Angers, il y a aussi une bonne classe de viole de gambe dont plusieurs élèves ont poursuivi leurs études au CNSMD de Lyon. L’occasion pour Julia, bientôt rejointe par Marie de créer un premier atelier, de commencer à fabriquer des violes pour leur propre compte et de se forger en quelques années une notoriété dans cette spécialité.

La viole de gambe, l’ouverture sur tout un monde

Avant même d’intégrer Mirecourt, la viole de gambe s’est imposée à Julia de manière fortuite… Je souhaitais faire le stage de lutherie à Fertans en violon. C’était complet, mais il y avait de la place en viole de gambe. Le stage était animé par Gesina Liedmeier, luthière aux Pays-Bas. J’ai pris contact avec elle avant le stage. Elle m’a proposé de faire un dessus de viole d’après Pieter Rombouts (1667-1740). Je ne savais pas ce qu’était la viole de gambe, je ne savais pas ce qu’était un dessus, j’ai pensé qu’elle ne voulait me faire faire que la table [d’harmonie], se souvient-elle en souriant… J’ai vraiment accroché avec elle en tant que personne et luthière. J’étais toute jeune, elle m’a prise sous son aile. De tous les stagiaires, j’étais la seule à vouloir devenir luthière. J’ai eu mon diplôme à Mirecourt pour faire des violons. A la sortie de l’école, j’ai continué à faire les deux. C’était le cas de Rombouts, il faisait des violes et tous les instruments du quatuor. Jusqu’au moment où j’ai réalisé que j’étais plus à l’aise avec la viole de gambe, tant pour la fabriquer que pour la jouer. Il y a quelque chose qui s’est passé avec cet instrument-là, plus qu’avec le violon. Petit à petit, j’ai lâché le quatuor pour me spécialiser (J). Il y a aussi dans le choix de la viole de gambe, l’attrait pour un répertoire et l’ouverture sur tout un monde (J).

L’atelier, un endroit à part où le temps est distendu

 Si les chemins singuliers de Marie et Julia se sont rejoints à Mirecourt, c’est bien un même ferment qui a donné naissance à leur vocation. Tout en ayant une pratique instrumentale depuis leur plus jeune âge (les percussions d’orchestre, et la guitare classique en plus pour Marie), l’une et l’autre avaient une attirance pour les activités manuelles (avant d’entrer à Mirecourt, Marie fera une année d’ébénisterie) et surtout une fascination pour l’objet « instrument de musique ».

Aujourd’hui, en une remarquable osmose, c’est à quatre mains qu’elles créent tous leurs instruments, et dans leur atelier encore provisoire, en attendant la fin des travaux du bâtiment qui sera entièrement dédié à leur activité, on ne trouve à côté de tous les outils bien rangés sur des planches murales conçues à cet effet (ciseaux a bois, équerres, petits rabots, gabarits…), qu’une seule machine, une petite scie à ruban, pour chantourner des blocs de bois et découper des grosses pièces. Le stock de bois est conservé à l’étage dans un endroit tempéré avec une hygrométrie stable. C’est aussi là que se trouve un poste de vernissage avec deux cabines UV pour le séchage des vernis qui sont à l’huile (M). L’atelier, c’est un endroit à part où le temps est différent (J) et Marie revient sur cette perception du temps : Moi , j’aime bien commencer la journée avec tout ce qui est un peu administratif; une fois que c’est fait, mon esprit est libéré pour vraiment être à l’établi. Dans une fabrication, c’est bien de pouvoir être assez libre de penser, de se dédier à une tâche en particulier. Il y a bien sûr une rentabilité, comme dans toute entreprise, sinon ça ne tourne pas et on sait à peu près le temps qu’on doit mettre pour être rentable sur telle ou telle étape. Sauf que dans la pratique, ça ne se fait pas toujours comme ça. Parfois on va plus vite, parfois on va plus lentement. Quand on est en train de sculpter une tête ou de raboter une voûte, on ne regarde pas l’heure, on sait où on doit aller et tant qu’on n’a pas terminé, on est dans un espace-temps distendu. Souvent on met de la musique ou la radio pour rythmer notre journée, pour nous rappeler les heures qui passent (M).

Quand convergent l’identité du luthier et celle du musicien…

La fabrication d’une viole commence par un dialogue avec le musicien à qui elle est destinée et ce dialogue se poursuit tout au long du travail de lutherie. Marie raconte : Certains musiciens ont des idées très précises, d’autres moins arrêtées. Certains veulent pouvoir jouer un type de musique en particulier, d’autres recherchent des instruments plus polyvalents. On en discute dès le départ de la fabrication. Quelle est la destination de l’instrument ? Ensuite, il y a des choses très physiques, si c’est une toute petite personne, on ne va pas lui proposer une grosse basse… On prend en considération la dimension confort et ergonomie. Et puis après, il y a toute une discussion sur l’esthétique de l’instrument. C’est quelque chose qu’on aime proposer. Là, il se construit un lien avec la personne pour que son instrument soit quelque chose qui lui ressemble, qui lui donne envie de jouer et lui permette de se l’approprier plus facilement. On aime bien avoir des échanges continus tout au long de la fabrication. Et c’est une fierté pour elles que de voir un jeune musicien évoluer et progresser dans sa carrière avec un instrument qu’elles ont construit.

Si la viole reflète la personnalité du musicien, c’est aussi grâce à une convergence avec l’identité propre des instruments qui sortent de l’atelier de Julia et Marie : c’est important que la personne nous passe commande parce qu’elle aime ce que l’on fait … Dans notre façon de travailler, on peut répondre à des attentes, mais on a quand même notre personnalité, notre identité. Il faut donc que la personne sache à quoi ressemblent nos instruments et idéalement qu’elle ait pu en essayer. Par expérience, on consigne la majeure partie de ce qu’on fait, les épaisseurs, le choix des bois, les caractéristiques de telle ou telle essence de bois, de tel ou tel morceau de bois. Cela nous permet de constituer une grosse banque de données, dont on se sert pour aller de plus en plus précisément dans une direction ou une autre. Et c’est de cette manière que nous pourrons retrouver les caractéristiques qui ont plu au musicien lors d’un essai de nos violes (M).

Une quête de perfection et de beauté

Dans ce processus de fabrication de l’instrument, y a-t-il des moments clés ? Oui… et non, selon nos deux luthières…

Chaque étape a une incidence, chaque moment est important. Prenons l’exemple des contre-éclisses: ce sont de simples languettes de bois qui renforcent les éclisses à l’intérieur du coffre. Elles ne seront pas visibles une fois l’instrument terminé, mais nous pensons pourtant qu’elles doivent être parfaitement réalisées. On veut toujours que ce soit abouti, bien collé, bien régulier en épaisseur, bien taillé. Il faut que ce soit beau, même si c’est un élément invisible aux yeux des musiciens. Cette précision est le témoin de notre quête de qualité (J).

Et Marie compare de manière intéressante, la facture d’autrefois et leur pratique actuelle. Quand on voit les instruments anciens, ils sont souvent beaucoup plus bruts. Malgré tout, c’était bien fait, par des gens qui avaient l’habitude du travail manuel quotidien, avec des outils parfois plus sommaires que ce qu’on a maintenant, et un savoir-faire exigeant.

Les instruments historiques sont évidemment une source première d’enseignement, d’inspiration et d’émerveillement. Avec l’expérience acquise, Julia qui a fait son mémoire de fin d’études sur Pieter Rombouts, rêve de retourner voir ses violes conservées dans les musées hollandais. Et Marie raconte encore émue, comme elle a été éblouie lors d’une récente visite du musée de Crémone. Il y a une salle qui est incroyable : la « salle des trésors ». Elle est très bien éclairée, il y a des rideaux qu’on écarte pour y entrer et là, il y a des instruments assez mythiques de tous les Crémonais qu’on peut idolâtrer quand on est luthier. Il y a du mythe, mais moi je me suis pris une claque de beauté en voyant ces instruments anciens, ces vernis transparents, chaleureux … c’était comme aller dans un musée d’art et voir une peinture qui nous touche.

Après plus de dix ans d’exercice du métier, Julia et Marie, jeunes trentenaires à la vocation précoce, approfondissent leur recherche vers un geste plus épuré . Il s’agit pour elles de revenir à la source, de moins se focaliser sur des aspects esthétiques. On est dans une période où on a envie de comprendre le tracé d’une viole de gambe, de retourner à des choses très basiques et pures, pour nourrir ce qu’on fait actuellement, comprendre d’où tout ça vient… On perçoit chez elles la volonté de s’inscrire dans une lignée et de laisser leur propre trace, en toute humilité. Les instruments reflètent la personnalité des luthiers. Quand on les connaît, on arrive à les lire dans leurs instruments ; moi, je trouve ça beau. Ça veut dire qu’on a réussi à laisser transparaître à travers un ouvrage, ce que l’on est. J’aime bien envisager le métier comme ça (M).

Nous quittons Rupt-sur-Saône, reconnaissants envers Julia et Marie d’avoir partagé leur passion et les ressorts d’une quête de beauté et de perfection qui garde tout son mystère.

Consulter les sites de Julia et Marie.

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